3 janv. 2011

Le large


Elle est comme une graine que j'ai planté pour la regarder en silence. Une graine que je laisse en proie à la faveur du temps qu'il fait. À la merci de la pluie qui engendre ou inonde, à la merci du soleil qui élève ou qui brûle. Je la confie aux mains charitables ou dédaigneuses du temps qui passe. J'ai tout fait de mon mieux et je ne suis plus le maître.

« Nous ne dirons rien. Nous assurerons le déménagement. Lacordaire seul attendra l'aube pour décoller, afin de remplir sa mission. Il rejoindra directement, s'il en revient, la nouvelle base. Demain, nous ne dirons rien non plus. Demain, pour les témoins, nous serons des vaincus. Les vaincus doivent se taire. Comme les graines. » (Saint-Ex, Pilote de Guerre)


À une prochaine fois les mecs.

24 déc. 2010

Aude

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Je repense à toi cet été quand t'étais à la caisse de l'Inter. On passait quasiment tous les jours te voir et pour acheter la tise. Je me souviens que j'insistais quand je voyais nos potes plus saucés pour aller au Marché +. Je voulais te voir, je voulais aller à l'Inter. Je te promettais que je passais et je passais presque tous les jours où tu bossais. C'est dans ce rituel que mon amour a dû naître. Parce que derrière ta caisse putain t'étais vulnérable, t'étais comme tout le monde. Derrière ta caisse t'étais comme toutes les autres caissières, t'avais plus de père ultra riche, t'avais plus de bateau, t'avais plus de soeur dans un rallye, t'étais vraiment comme les autres. Et c'est ce que j'aime chez toi. C'est que t'avais tout pour devenir une de ces connasses de bourges de merde, une conne qui n'est personne elle-même mais n'est qu'un produit du milieu dans lequel elle a grandi. Ce que j'aime c'est que t'essaies constamment de devenir normale. Comme moi tu cherches une sorte de pureté et tu lâches pas l'affaire. C'est pour ça que t'avais décidé de taffer à l'Inter pendant les deux mois d'été. C'est vraiment ce truc qui m'a fait te kiffer, qui m'a fait comprendre un peu plus qui t'étais vraiment. Je t'ai demandé si c'était tes parents qui t'avaient forcé à faire ce job et tu m'avais dit que non, tu t'étais forcée toute seule. Et c'était pile le genre de trucs que je recherchais chez une meuf. Je veux dire que ça, s'être forcée à faire la caissière pendant deux mois en été, avoir été scout, m'avoir suivi aux vendanges, tous ces trucs font partie du code génétique de la meuf avec qui je ferai ma vie. T'as cette dureté, cette rigueur, cette noblesse qui sont si fortes qu'elles me convainquent jour après jour que je me gourre pas en étant au taquet sur toi. Et je me souviens de ton silence le matin aux vendanges. T'arrivais dans les premières à la cuisine. Je le sais, parce que j'arrivais dans les premiers et t'étais déjà là. Je passais la lourde porte, te voyais assise à l'une des trois longues tables. Sur le banc, t'avais déjà attaché tes cheveux, t'étais à peine maquillée, t'avais la gueule dans ton bol de chocolat chaud. T'étais prête à couper. J'étais prêt à me maquer. T'as jamais été aussi belle que quand tu fermais ta gueule dans les vignes. Voilà, t'es la meuf que j'aime. Chacun se forge au fil des ans l'image de la fille qu'il aime. Toutes ces conneries de films à l'eau de rose où des mecs transis d'amour parlent de leur "femme parfaite". On a tous une "femme parfaite", j'avais même à une époque listé les 10 critères immanquables de ma "femme parfaite". J'avais eu le temps de faire un texte sur le premier critère uniquement. La blondeur. Et t'es blonde. Et jamais j'oublierai ces après-midi où on crevait de chaud, et cette après-midi où t'avais enlevé ton pull. Et t'étais en débardeur rose pâle et c'était beau parce que t'avais toujours ton pantalon parka vert kaki qu'ils nous fourguaient pour les jours de pluie. Et c'était ça le truc prodigieux, après l'averse le soleil avait reparu, et de ce contraste était né un miracle, toi. Et tu portais ce jour-là un soutif rose vif dont la couleur des bretelles se mêlait trop bien au rose pâle de ton haut. Et tes cheveux blonds attachés brillaient en plein soleil. La blondeur. À tel point que l'un des jarlot t'avais surnommé avec une pote "La Suédoise". Tous mes fantasmes de meufs scandinaves trouvaient alors refuge en toi. Et tu disais rien, tu t'accroupissais, tu coupais, sans enlever tes gants de caoutchouc t'essuyais sur ton front quelques gouttes de sueur, et tu recommençais à couper. T'étais si consciencieuse que quand à la fin d'une rangée tu venais vers moi et tu me disais "on fait la prochaine ensemble ?", c'était juste comme une récréation que tu t'accordais. Et de rangée en rangée, de jour en jour, de discussion en discussion et de textos en textos, j'ai trouvé en vrai la rigueur que j'avais imaginé dans mes rêves de "femme parfaite" et qui était l'un des critères principaux.
Je repense à ce week-end où je suis venu te voir à Nantes. Le deuxième soir on s'est mis une taule tous les deux. Vin puis whisky chez toi au dîner devant un film. Puis on a rejoint une de tes potes dans le centre, on a descendu quelques pintes. 3h plus tard on revenait chez toi complètement torchés. T'as mis un film, et la seule lumière qu'il y avait dans la chambre venait de ton ordi. On venait d'avoir une grosse discussion sur notre relation, t'étais torchée, tu venais de m'avoir dit que tu savais bien qu'on allait sortir ensemble. On dit un peu ce qu'on trouve le plus vite quand on est torchés. Et j'étais en plein dans ça, j'étais à tes côtés dans le lit, et t'avais d'ailleurs en guise de pyjama ce débardeur rose des vignes. Et dans ce film y avait un ptit mec déguisé en chat ou en loup. J'étais ivre et ce gosse c'était moi ou bien c'était mon père. Ou bien c'était ton petit frère qui tu me l'avais dit, avait chialé devant ce film. Alors je me suis mis à pleurer comme une merde. Je me cachais, je me tournais vers la droite pour pas que tu me voies, mais putain j'ai commencé à chialer tellement fort que tu m'as grillé et tu m'as dit "mec tu déconnes ? arrêtes tes blagues pourquoi tu fais semblant de pleurer ?!". "Dim...?". "Dim tu chiales putain... ?". Ouais je chialais, comme une merde, comme un putain de pédé. Parce que ce gosse tout seul dans un pays imaginaire ramenait trop de trucs à la surface, c'était mon passé, mon enfance où j'ai parfois pris cher. C'était la vie de mon père qui lui pour le coup en a vu des vertes et des pas mûres, surtout quand il était jeune, quand il avait l'âge de ce putain de ptit mec en costume d'animal. C'était ton petit reuf qui s'était identifié au personnage. Et du coup ça me ramenait à toi, et à moi. Et je me voyais t'aimer depuis des semaines et ne rien obtenir encore. Tout ça se mêlait et de ce noeud serré si fort sortaient des larmes lourdes. Alors je me suis levé et je me suis réfugié dans ta salle de bain parce que je voulais pas que tu me voies chialer tu vois. Mais tu m'as rejoint, tu me demandais ce qu'il se passait, pourquoi je chialais, et je pouvais pas t'expliquer. D'une part parce que c'était le bordel dans ma tête et d'autre part parce que ce bordel était fait de choses que je pouvais pas te révéler. Tu m'as pris dans tes bras et j'ai redoublé de chagrin. Tu m'as serré fort dans ton débardeur rose. Je t'ai serrée très fort aussi. Je me souviens bien de mes mains contre tes cheveux, et je me souviens que tu caressais mon dos en me consolant. Et je pleurais un peu moins pour soudain replonger. Alors tes bras se serraient encore plus et on était plus qu'une seule silhouette. Et j'ai jamais été si proche de toi, on n'a jamais été si réunis. J'étais triste comme je l'avais rarement été. Je pleurais de détresse dans tes bras et j'avais pas chialé ainsi depuis des années, mais en même temps je vivais le meilleur moment de mon week-end nantais. J'oublierai pas cette affection dont t'as fait preuve, j'oublierai pas comme t'as compressé mon corps tout entier contre le tien, j'oublierai pas tes caresses et tes mots pour me rassurer. On s'est recouchés. Alors que la veille on s'était pas touchés, là je me suis couché contre toi, mes mains sur tes cuisses et couvrant ton ventre. Et on s'est endormis.
Et ce moment, je l'oublierai pas. Et quoi qu'il arrive entre nous, ce moment personne me l'enlèvera. Il est là dans le passé, inscrit dans notre histoire, il culmine, indétrônable.
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23 déc. 2010

Profonde

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J'ai pas compris quand elle est allée parler de "nous" à un de nos potes des vendanges. Je veux dire merde on connaissait ce mec que depuis une semaine, et on l'avait fréquenté que pendant une semaine. Mais maintenant que je me suis seul je suis pareil, j'ai envie d'aller en parler à une pote des vendanges. Parce que quelqu'un des vendanges m'a connu moi comme l'a connue elle, parfaitement. Nos potes des vendanges nous ont fréquenté que pendant une semaine mais ils nous connaissent déjà mieux que tous nos potes de Bretagne qu'on connait depuis au moins quinze ans. Tout le monde est tellement égal dans les vignes. Fin de races aristo, racailles babtou provinciales, tout le monde a son sécateur et son seau et ça efface toutes les différences. C'est dans cette réalité de la coupe que nos potes des vendanges ont lu en elle et moi comme dans une eau limpide. Alors, quand je serai vraiment trop seul, j'irai me confier à une pote des vendanges, afin d'être sûr que l'interlocutrice que j'aurai choisi - qui connaitra parfaitement celle qui m'a laissé seul - puisse saisir en entier l'immensité de ma solitude.
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21 déc. 2010

Yummy

© Jade Margot
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Je lui ai parlé de cette pote qui m'avait raconté ses plongées dans les Grenadines. Les Grenadines c'est un peu l'archipel sur lequel je fantasme depuis que mes grands-parents ont la chaîne Voyage. Des îles tellement petites qu'on les voit pas sur la carte, et qui pourtant sont le paradis sur la Terre. Bien sûr y a les Maldives, et les Seychelles. Mais tout le monde connait. Tout le monde a vu ça dans les magazines, à la télé ou par la fenêtre du hublot d'un avion Air France. Mais pas les Grenadines, parce que le trésor est préservé.
Je lui ai dit tout comme je l'avais entendu : à 200m d'une île inhabitée, mouiller pépère rien que pour une nuit. Se prendre un bon dîner, et au moment d'aller se coucher, aller choper sa combi. Se fringuer, puis plonger. Profond, en pleine nuit, en pleine mer, en plein dans le noir. Plonger dans l'eau même plus comme plonger dans le silence, mais comme réduire tout ce qui existe à quelque chose d'inexistant. Plonger, anéantir la Vie. Flotter sous l'eau, dans un monde qui se réduit aux trois mètres de diamètre autour de soi que la torche sous-marine s'efforce de maintenir sur pied. Devenir extra-terrestre.
On a parlé de la Corse. Elle m'a dit que c'était encore plus beau depuis sous l'eau. Je l'ai crue, bien évidemment. Elle m'a parlé de beaucoup d'endroits en France comme sur la planète, qu'elle connaissait pour y avoir plonger. Elle m'a dit que les plus expérimentés de son club à la Réunion, avaient pour tâche d'accompagner les militaires dans les Îles Éparses. Les Îles Éparses, on s'est rendus compte que c'était un peu un de nos fantasmes à tous les deux. Sauf qu'elle m'a expliqué qu'elle allait bientôt acquérir le niveau nécessaire pour pouvoir accompagner les militaires. Elle touchait bientôt son rêve du doigt. Elle m'a parlé de son projet de relier Ushuaia à l'Antarctique l'été prochain. Ayant grandi sur une île, elle savait naviguer, et ses amis aussi. Ils étaient en contact avec un skipper pro qui avait déjà fait la traversée plusieurs fois. Ils cherchaient des thunes. Je voyais ces projets dans ma tête, de Tromelin à l'Antarctique ou ailleurs, et je me suis dit que si j'avais des rêves, j'étais encore putain de loin de les toucher du doigt.
Je dois trouver un stage, un stage qui m'amènera un job. J'ai grandi et je continue de le faire, le voulant à moitié, y étant obligé en tout cas. Je sais pas si j'ai vécu assez de choses pour pouvoir m'enfermer si tôt dans mon avenir. C'est sûr que non. Mais peut-être qu'on peut dans sa vie faire le Passage du nord-ouest, visiter Svalbard, et avoir un vrai taf, un taf conventionnel qui rassure les amis et les parents. Je parlais avec mon amie plongeuse et j'ai compris la vie que je voulais : une vie à la Jean-François Deniau. Ni plus, ni moins. Et tu sais autant que moi que j'en ai le potentiel.

<3

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17 déc. 2010

The goods things

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Je t'ai rencontrée sous l'eau. À la sortie du restaurant j'avais fait un détour par les vagues avant de rejoindre ma famille dans nos chambres. Encore un peu jeune, j'étais pas ivre. On vit les soirées différemment quand on n'a pas encore découvert l'alcool. J'étais rentré dans l'eau chaude du soir. Pour le Français que j'étais la mer chaude en plus le soir, était une contradiction qui me donnait l'impression de m'offrir à la nature entière. Je pensais être seul, quand j'ai entendu des éclaboussures. T'étais juste à côté de moi. Je sais pas d'où t'avais déboulé. Et je me sentais super gêné parce que je croyais être seul, et parce que je savais plus du tout comment me comporter maintenant que ton corps et tes rires faisaient partie de l'équation de mon bain nocturne. Et parce que t'avais l'air saoule. Alors je continuai de prendre les vagues une par une, beaucoup plus en retenue. Un nuage a caché la lune, je t'ai perdue de vue. Après une vague, sous l'eau, je me suis pris un truc contre le front. C'était toi. On est sortis de l'eau en sursaut. On s'est presque rien dit.

"Hello, sorry!", "It's okay. Nice evening innit?", "Ouais, heu, yeah."

Ce choc physique et émotionnel m'a mis K.O. Je suis encore resté quelques dizaines de secondes. J'avais peur. Peur que tu me dises quelque chose d'autre. J'avais peur que le lendemain sur la plage, tu me reconnaisses. J'avais peur que tu m'embrasses. J'avais envie que tu m'embrasses. Alors je suis parti. D'un pas tellement rapide que j'ai à peine entendu ton "Bye bye" effronté et qui se perdait dans le mouvement de l'eau. Si je devais chercher dans ma mémoire, je te trouverai sûrement à côté de ce mec que j'avais rencontré à un snack. Son père était Américain, sa mère Dominicaine. Il avait beaucoup d'argent. C'est du moins ce que j'en avais déduit quand il m'avait dit qu'il venait tous les étés dans sa maison, pas loin d'ici. Alors, oui, un soir j'ai dû t'apercevoir à ses côtés, et tu devais être comme sa cousine, ou bien une de ses amies, qui avait une maison pas loin de la sienne. T'étais Dominicaine. Faut que je te dise que je m'en fous de toi. T'étais sûrement qu'une conne de latina pourrie gâtée. Je sais juste que j'ai rarement rencontré dans ma vie, en un corps de fille en maillot de bain, un tel condensé d'exotisme, de barbarie. Avec tout l'attrait que ça comporte. C'est probablement pour ça que ce soir-là en rentrant à ma chambre au hasard des allées de la résidence, j'ai hésité vingt fois à retourner dans les vagues, pour te retrouver. Pour partir. Pour rester à jamais.

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10 déc. 2010

L'olivier

© Miriam Ohlsson

J’étais dans mon transilien. Il avait neigé fort la veille. Les routes, les rues, les quais des gares et les toits des maisons étaient encore touts blancs. Le train avançait vers Paris Saint-Lazare. J’étais satisfait des mes vêtements. Mes Vans contrastaient comme il fallait avec mon caban bleu marine aux boutons dorés, qui faisait vraiment trop strict. Mes cheveux étaient fraichement coupés, j’étais joli, je le savais. Les gens assis autour de moi me jetaient parfois des regards furtifs. Ça me confortait dans mon sentiment. Après Saint-Cloud, la vue se dégagea vers le sud-est. On voyait apparaître Paris. Ce Paris que je connaissais mieux ainsi, vu d’ensemble, de la tour Montparnasse au Sacré Cœur, des tours du 13e à celles de La Défense, plutôt que depuis le bas des immeubles. J’étais parisien du haut des tours, parisien depuis le ciel. Et non parisien des passages cloutés, du métro, des petits commerces, non parisien de quartier.

Je pouvais apercevoir l’université Dauphine dont les petites fenêtres jaunes s’encastraient les unes aux autres dans l’ombre du soir qui tombait. Je pensais à mes études, que je terminais. J’étais fier de moi. J’avais galéré, mais j’avais réussi. Je partais à Lille pour être diplômé de Sciences Po, c’était enfin mon premier diplôme post-bac. Et j’étais fier de moi, parce que c’était la première étape concrète dans ma construction en tant qu’animal social. La vie était une jungle, je venais de réussir mon premier rite de passage, j’étais devenu un homme aux yeux des autres hommes et des anciens de la tribu. Et dans le train autour de moi, les gens le savaient bien. Et j’étais amoureux d’une fille. Une fille que je connaissais depuis quelques années. J’avais longtemps cru ne pas pouvoir trouver de fille à ma hauteur. J’étais resté centré exclusivement sur moi-même, à ne voir simplement que mes amis ou mes connaissances, se maquer successivement. J’étais resté seul, et par fierté j’avais toujours cru que c’était parce que j’étais mieux qu’eux. Je restais seul parce que la perfection n’a pas d’alter ego, parce que la perfection n’a pas d’âme sœur. Alors je m’étais persuadé : la femme qui allait m’accompagner pendant les quelques prochaines années de ma vie, allait sortir de nulle part, du néant. Elle allait forcément être quelque chose comme étrangère, comme venant d’une contrée inconnue. Elle ne connaîtrait aucun de mes amis actuels, elle serait vierge de tout mon parcours, j’étais la Terre, elle une météorite, une extra-terrestre pour l’être humain que j’avais toujours peiné à devenir.

Alors elle avait surgi, au moment et à l’endroit que j’attendais le moins. Elle était cette fille que je connaissais depuis cinq ou six ans. Elle avait été sous mon nez pendant tous ces étés, sans que je vois en elle son potentiel, sans que je la comprenne comme le refuge de ma différence, comme l’autel de ma grandeur. Et je vivais la progression de notre histoire comme une descente à ski chacun de notre côté mais qui finissait vers nous-mêmes. Le temps passait, je ne gagnais pas en confiance, mais je découvrais une fille comme à enlever la neige d’un arbre on en découvrait les quelques feuilles, et les branches. Saint-Ex avait raison, on n’accédait pas à l’idéal en ajoutant, mais bien en retranchant. J’accédais peu à peu au squelette de son esprit, de son cœur et de sa vie, et par là même je découvrais des choses en moi, des coins que j’avais volontairement mis de côté ou dissimulés des années auparavant. J’appuyais sur mes parois internes, et je rentrais en moi, je revisitais tout à la lumière de nos discussions, et je reprenais forme, entièrement. J’allais récupérer l’ado que j’avais été au collège, au lycée, le jeune que j’avais non pas renié mais dont je m’étais quelque part amputé. Petit à petit, je redevenais tout moi.

J’avais mon diplôme, et l’étendue de mes études, et je l’avais elle, et j’aurais pu rien n’avoir d’autre et ça m’aurait comblé quand même. Mais j’étais chanceux, j’avais encore bien plus que ça. Le train avait passé La Défense, un morceau s’acheva dans mon iPod, pour laisser place à un autre. Plus mélancolique, plus sombre et sobre, un de ces morceaux confectionnés sous les mers, là où l’homme normal ne descend jamais. Le morceau me faisait du bien, il était du coton. Je jetais un regard à travers la vitre, et je vis la Tour Eiffel. Je me vis aussi dans le reflet de la vitre. Égoïste, narcissique comme je l’étais, comme mon milieu et la société dans laquelle j’avais grandi m’avaient appris à l’être pour survivre, je me trouvai beau. Paris était beau, et j’étais beau. Et mon parcours était beau, et la fille que j’aimais était belle aussi. Alors je crus un instant que ma vie était parfaite, que j’étais le plus heureux des hommes. J’étais bien habillé, j’avais des sentiments sincères et j’étais quelque part, à l’abri. J’étais dans un film de Xavier Dolan.

Mais je compris que tout ça sonnait creux. J’essayais de me persuader mais je ne ressentais rien, et toute cette beauté et cette coolitude n’étaient qu’une carapace. Je n’étais pas heureux, parce que je ne cessais jamais de m’observer, moi dans ma vie, tel un acteur sur une scène. Je n’étais pas heureux parce que je ne vivais pas, mais me regardais vivre. J’avais eu trop longtemps en tête la perfection des gens que je détestais au collège, au lycée, j’avais trop rongé mon esprit à vouloir être comme eux un jour, que maintenant que j’y parvenais, et en mieux, je ne ressentais rien. Je n’étais pas heureux, je me voyais à la place de quelqu’un d’heureux. Pourtant j’étais sincère. Mais je réfléchissais sûrement trop. Et je comprenais que je ne pourrai jamais m’en empêcher. Je compris alors qui étaient les gens heureux. Ceux qui vivaient leur vie sincèrement, mais sans y réfléchir. Je pensais à l’humble que je ne serai jamais. Je pensais aux humbles que j’avais fréquentés dans ma vie. Je pensais au bonheur, au vrai, celui qu’on vit sans le sentir passer sur soi, celui qui n’existe pas parce qu’il est si incrusté en nous qu’on est le bonheur lui-même. Et le bonheur n’est pas un vêtement qu’on achète pour le mettre, c’est un organe qu’on a en soi à peu près dès la naissance. Et je ne l’avais pas. Cette pensée ne m’attristait pas, mais je pensais aux gens heureux. Et j’étais quelque part heureux pour les gens heureux, moi heureux sincèrement, pour l’une des premières fois.

7 déc. 2010

No no no

© Pierre-Élie de Pibrac

J'avais quitté mes parents. De toute manière, ils étaient divorcés. Avec mes deux soeurs, on s'était séparés. On était parti chacun dans une direction. J'avais marché pendant une ou deux années, tout seul. Tout seul avec moi-même, avec pour seule gourde l'amour balbutiant que je portais à une connasse de mon âge. Plus j'avais avancé et plus les derniers signes de la civilisation dans laquelle j'avais grandi, avaient disparu.

J'avais passé mon enfance à apprendre à quel point la terre était riche et prolifique, et noble et respectable. J'étais fier de ce dont j'étais tributaire. Avant de marcher seul, j'avais grandi accompagné, dans un monde aussi chargé en couleurs et en sons qu'une jungle. Chaque province du pays de mon enfance avait ses rois, ses traîtres, ses émissaires. Je vivais en sécurité parmi ces demi-dieux, bien au chaud blotti contre leurs paroles.

Mais à présent je marchais dans un paysage qui se dépouillait. J'étais allé trop loin, assez pour ne plus revenir sur mes pas. Les derniers rois dont je voyais les vestiges en me retournant, étaient au ciel depuis longtemps. Plus de rois, plus de traîtres, plus d'ambassadeurs, plus de parents ; cette terre était laissée à elle-même. Elle avait perdu sa moelle, sa sève. J'avais continué de marcher, je m'étais mis à courir, je pouvais tout faire. Aucun obstacle sérieux ne me ralentissait. Je progressais sur un véritable champ de ruines. Tout était brûlé, consumé, tout fumait encore mais tout était déjà noirci.

Ça et là, des copies de rois faisaient les singes. Ils se battaient entre eux, pour attirer l'attention d'une audience inexistante. Ces bouffons s'épuisaient en gestes trop grands et trop lourds pour eux. Je me croyais au cirque. Ils avaient volé les trônes des seigneurs de mon enfance et gonflaient chacun leur torse pour savoir lequel d'entre eux pourrait s'asseoir. Ils se poussaient, finissaient par réussir à toucher le trône, s'asseyaient, se regardaient dans un miroir, avant de se faire rejeter par d'autres. Et tous les trônes au final, restaient vacants. Les trônes étaient tristes, étaient devenus légers ; ils ne ressentaient plus sur eux le poids inévitable des acteurs brillants qu'ils avaient autrefois accueillis.

Et les marécages tourbillonnaient, et la fête battait son plein, et tout tournait en rond. Et ce monde manquait d'un chef, d'un gouvernement. Ce monde manquait d'espoir, ce monde manquait d'un homme ou de plusieurs qui eurent montré aux singes du bout de leur doigt, la direction vers laquelle tendre. Ce monde manquait d'un fils de roi, qui eut parlé au-dessus du brouhaha pour prononcer la nouvelle consigne universelle. Cette terre manquait de représentants sincères, debout pour la marche des hommes et non pour leur propre rayonnement sous les lumières de l'arène. Ce monde manquait de vrai, en manquait tellement qu'il allait en être bientôt submergé. Comme une terre aride qui a trop patienté sous la sécheresse, avant de renaître sous les trombes d'eau de la saison des pluies.

J'étais seul dans ce pays coincé entre le passé et le futur. J'étais dans la littérature contemporaine.

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4 déc. 2010

The truth

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La journée est finie, les autres sont rentrés en van ou dans la voiture. Avec deux autres je suis de corvée de seaux. Bien fait pour moi, j'adore la corvée des seaux. Après on a droit à des verres de blanc en salle de cuvage. Éreintés, on monte dans la cuve-remorque tirée par le tracteur. Elle est remplie des grappes qu'on a coupées pendant l'aprem. Nos bottes se fraient un chemin parmi le raisin, en essayant d'en écraser le moins possible. Parce que c'est nos raisins, qu'on les a coupés nous-mêmes et qu'on n'a quasiment jamais fait quelque chose d'aussi réel et important que ça dans notre vie. On n'a pas le droit de s'asseoir sur le rebord de la remorque, parce que le mari de la patronne a eu un accident de tracteur il y a quelques années. Il en est mort. Le premier jour, certains se sont assis sur le rebord quand on rentrait déjeuner au château. La patronne a hurlé, j'ai pas compris pourquoi c'était si important, et j'ai compris plus tard. J'ai compris que ce que faisaient ces gens était tellement authentique et ancien et quelque part universel, qu'on pouvait en mourir.
La route est mauvaise, le chemin cabossé. Assis dans le raisin les mains accrochés au rebord, on galère pour rester en place. Au loin on voit le château vers lequel on se dirige, parce que le cuvage est juste en-dessous de lui. Le château domine tout le paysage, on le voit depuis si loin qu'en rentrant à la gare à la fin de la semaine, je le regarderai le plus longtemps possible à travers les vitres arrière de l'utilitaire qui nous ramène à la vie parisienne. Le soleil est parti, les vignes amputées fument avant de renaître plus tard, les vignes encore pleines attendent le lendemain pour passer sur le billard. Je jette mon regard sur les collines qui couvrent toute la vue, et le silence de ce moment me frappe. On se dit peu de choses, tout le reste parle tellement pour nous. Je demande au jarlot s'il connait tous les villages qu'on voit depuis le tracteur, il me dit que oui. Je m'imagine sa vie ici, toute l'année. Je m'imagine ici, toute l'année. C'est tellement impossible que j'ai envie d'y croire quelques secondes. Je suis un être de morale, de bien et de mal, de sain et de malsain. Et ce train de vie est pur, et ces gens qui vivent et travaillent ici, depuis des générations, ces gens-là sont purs à mes yeux. Et je veux me purifier, et à être dans ce tracteur au milieu des raisins, je gagne en pureté, je me rapproche de moi-même. Je suis si bien. J'entrevois un instant ce que serait la vie parfaite. Ça me tue de savoir que ces dix jours prendront fin rapidement et qu'il faudra attendre au moins un an pour retrouver ce degré de vérité, mais j'ai confiance en eux. Mon jarlot, ma patronne, mes cuvagistes, mes raisins et mes vignes, mon cagnard et mes trombes d'eau de pluie, tous surveillent le travail du temps et gardent intacte la pureté à laquelle je reviendrai boire d'ici quelques mois, pour me sentir meilleur un peu plus.
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3 déc. 2010

Les derniers seront les premiers

© Life Melt.

J'attends le bus, il caille. C'est bientôt la sortie des classes, deux ou trois mioches sortis prématurément font une bataille de boules de neige dans la rue. Y a juste une gosse qui reste toute seule sur le banc de l'arrêt de bus. Habillée par ses parents, elle porte des lunettes, attend sagement de pouvoir rentrer chez elle alors que ses camarades de classe se la donnent en s'envoyant sur la gueule les premiers signes d'un hiver sans pitié. Je regarde ailleurs, je vois un reste de boule de neige terminer à mes pieds. Je me retourne. Drame. La petite vient de se prendre une boule de neige en pleine pomme. Elle tient ses lunettes dans sa main, a les cheveux pleins de neige. Elle dit rien, elle enlève tant bien que mal la neige de ses cheveux, manipule ses lunettes. Des filles approchent, jouent la compassion, l'appellent par son prénom. Elles engueulent sans y croire le petit mec qui vient d'humilier la petite du banc. Je le regarde cet enculé. Tête de Versaillais typique, qui ferait pas de mal à une mouche, mais qui fait du mal à une camarade. Je le regarde encore, jusqu'à ce qu'il me voit pour dégainer son profil bas. Les filles me voient et comprennent très bien que je dévalide ce qui vient de passer. Elles en rajoutent, tentent de consoler la petite du banc. Elle, elle dit rien. Elle se baisse, tente de ramasser parterre quelque chose, qui n'est rien d'autre que l'un de ses verres. L'enculé l'a pas loupée. Elle le ramasse, le remet sur la monture de sa lunette. Si facilement que je me dis qu'elle a dû s'en prendre d'autres, des boules de neiges dans la gueule. Le coupable dit que c'est pas lui, qu'il a rien fait, arrache un "désolé". Les filles continuent de cajoler la petite, qui dit toujours rien. Elle manipule ses lunettes qui sont désarticulées, mais qu'elle arrive à remettre. Un bus arrive, la petite monte, de la neige encore dans les cheveux. Le mec qui l'a niquée monte après elle. Les filles restent, elle montent dans le même bus que moi, deux minutes plus tard.

Je suis bousculé, je sais pas pourquoi, ce truc m'a blessé. J'ai lancé un regard noir au connard mais c'était pas assez. J'aurais dû l'aider à ramasser son verre, à rafistoler ses lunettes. Je l'ai pas fait, et j'aurais dû. Ça aurait fait flipper le petit merdeux qui l'avait humiliée, et ça aurait rendue la petite super fière ; pour une fois. Et puis je lui aurais tout dit, à la petite du banc. Je lui aurais dit qu'elle allait encore prendre lourd comme ça pendant deux ou trois années, le temps que les gens de son âge deviennent un peu moins con. Je lui aurais dit que la récompense pour ses lunettes cassées et ses cheveux mouillés par la neige d'une boule lancée méchamment alors qu'il fait une température négative dehors, allait venir bientôt. Je lui aurais dit que la vie allait pas tarder à faire le tri parmi les gens de sa classe. Je lui aurais dis tiens bon meuf, on est tous passés par là. Tiens bon, tout ce que t'as pas dit en te prenant cette neige sur la gueule, tout ce que t'as gardé en toi un jour tu pourras le balancer. Et t'en auras tellement sur le coeur que ça dépassera largement les petits merdeux qui t'ont fait du mal, pour se répandre sur le monde entier. Je lui aurais parlé d'elle, de ceux qu'on voit pas au collège mais qui pèsent à trente ans. Qui pèsent lourd, très lourd, tellement lourd qu'ils n'ont plus aucune rancune vis-à-vis des fils de pute qui se la racontaient au collège. La vie écrase les faibles et propulse les forts. Je lui aurais dit à la petite, tu fais partie des forts. Dieu est ton allié, le destin te sponsorise. On en chie tous un peu au début parce qu'on est trop grands pour ce monde de nabots, parce que nos jambes sont grandes et qu'on galère, qu'on perd l'équilibre en voulant se relever. Je lui aurais dit qu'une fois debout elle serait si haut qu'elle verrait plus les boules de neiges, les cheveux mouillés qui collent la nuque et glacent le sang. La vie se chargera bien de leur glacer le sang, aux lanceurs de boules de neige. Mais plus tard, parce que la vie est une vraie pute. Mais une pute avec les connards. Je lui aurais dit y a toujours une justice meuf, et les derniers seront les premiers.
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28 nov. 2010

Fuyez


C'est quand elle me manque à mort et que j'apprends que je la reverrai pas avant 3 semaines, quand ensuite je lui dis que c'est pas grave, que je prends sur moi comme jamais, que là, je me rends fort, je me renforce. C'est dans ces moments où elle me dit "3 semaines c'est pas grand chose" que j'ai envie tellement envie de tout arrêter que je lui dis qu'en effet, c'est pas grand chose, 3 semaines. Je m'admire. Je m'admire à me voir lui dire que je comprends qu'elle ait beaucoup de taf, et des concours, et toutes ces conneries qui font la vie normale. Je comprends évidemment. Mais putain à me voir lui sortir un sourire alors qu'à l'intérieur de moi c'est le cimetière ("Inside me cemetery"), je me surprends en bien. Mon courage est aussi saugrenu qu'un fou rire à des funérailles. Le pire c'est que quand je lui dis que je comprends, qu'elle a pas à s'en faire, mon sourire qui à l'origine n'est que politesse et diplomatie sentimentale, finit par s'incarner pour régner sur ces ruines en moi. En clair je débarque, je lui dis que je veux la voir avant Noël, elle me dit qu'elle n'aura pas le temps, et puis que c'est pas long 3 semaines. Je bade, mais je lui dis juste qu'elle a raison, qu'on attendra. Et je me convainc moi-même. Dans cette histoire je suis vraiment seul avec moi-même. Et c'est tout ce temps passé en face d'elle en silence, en tête-à-tête avec ma pomme, à refaire le monde et à le défaire mille fois par jour et dans mon crâne, que je pousse encore plus. J'ai eu une histoire d'amour dans ma vie. L'amour le vrai. J'en ai souffert pendant 3 mois. J'ai souvent pensé que c'était 3 mois de gâché. Mais c'était les 3 mois les plus importants de ma vie. So far. J'avais signé pour 3 mois de douleur, sans même savoir que la récompense ce serait 3 années de vie comme une machine. Aujourd'hui la machine est devenue humaine. C'est encore pire. Et là avec elle je souffre pas, c'est encore pire aussi. Je suis un sur-homme. Enfin pas encore. Depuis le mois d'août amoureux d'elle, je me rapproche pas à pas de la falaise. Je regarde en bas. Je vois plus rien. Le vent souffle un peu et je vais bientôt basculer. Je sens mes ailes pousser. Toute cette histoire va bientôt se terminer. Prendre un virage, quel qu'il soit. Mais quoi qu'il se passe je serai devenu un papillon, pour les fans de Canardo, un aigle royal, pour les fans de Booba ou un phénix, pour les fans de Tekitek. Bref un truc qui vole. Je sais pas vers quelle terre toute cette histoire m'amène, mais je sais qu'une fois arrivé surplace j'en serai le maître.
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"L'amour est la pâture et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires produisent les oeuvres sublimes." (Flaubert)
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